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Article: Nez-à-nez avec le fondateur Alberto Morillas

Nez-à-nez avec le fondateur Alberto Morillas
Alberto Morillas

Nez-à-nez avec le fondateur Alberto Morillas

 

Rédigé par Kristina Kyrtabaite-Damule pour Plezuromag | Interview originale en anglais
Alberto Morillas partage sa philosophie créative, l'histoire de sa propre maison Mizensir, les émotions qui continuent d'animer son travail après plus de cinq décennies dans la parfumerie.


Question : Quand avez-vous décidé de créer Mizensir ? Quelle était l’idée de départ derrière la maison, et comment s’est passée l’évolution des bougies aux parfums ?
AM : J’ai fondé Mizensir avec l’aide de ma femme Claudine en 1999. Tout a commencé lorsqu’un ami m’a demandé de lui créer une bougie qui sente le sapin pour Noël : il venait d’acheter un sapin en plastique qui manquait cruellement de magie dans son salon. Avec cette bougie Sapin de Noël, l’histoire a commencé : tous mes amis m’en ont commandé. L’évolution vers les parfums s’est faite naturellement. En tant que Maître Parfumeur, il me paraissait tout à fait logique de lancer la collection de parfums Mizensir.

Question : Que signifie le nom “Mizensir” et pourquoi l’avez-vous choisi ?
AM : « Mizensir signifie littéralement « mettre en cire » en français, ce qui décrit parfaitement l’art de capturer un parfum dans une bougie. C’est ma famille et mes amis qui m’ont soufflé ce nom : il sonnait bien avec mon nom, Morillas, et ils ont aussi remarqué qu’on trouvait “NEZ” à l’envers dans MiZENsir… un joli clin d’œil à mon métier. »

Question : Continuez-vous de créer des bougies aujourd’hui ? Auquel cas, trouvez-vous plus intéressant d’un point de vue créatif de créer des bougies ou bien des parfums ?
AM : Toujours ! Créer, c’est ma passion. Récemment, j’ai même élaboré une collection autour des fruits, qui n’a pas encore été commercialisée. Je me suis inspiré d’un tableau de natures mortes que j’avais vu lors d’une vente aux enchères.

Question : Remarquez-vous des échos de l’homme jeune et rebelle qui mélangeait discrètement des formules chez Firmenich, dans la façon dont vous créez chez Mizensir aujourd’hui ?
AM : Oui, je ne pense pas avoir changé. Quand il s’agit de créer, je ne me fixe aucune limite. J’ai toujours la même passion qu’il y a 55ans quand j’ai commencé la parfumerie.

Question : Est-ce que vos origines espagnoles continuent de façonner votre style de création olfactive ou influencent votre instinct créatif ?
AM : Oui, mes racines espagnoles me sont très chères. Séville est mon tout premier souvenir olfactif : le patio, la présence de l’eau, la fleur d’oranger et le jasmin ont bercé mon enfance. Enfant, je n’en avais pas conscience, mais adulte cela prend une toute autre résonance. Inconsciemment, mon histoire a façonné ma façon de créer. 

Question : Vous avez passé la plupart de votre vie en Suisse – un endroit connu pour sa précision, sa nature et son élégance discrète. Comment ces valeurs ont-elles influencé votre approche à la parfumerie et l’esprit Mizensir ?
AM : La Suisse m’a beaucoup donné quand nous sommes arrivés avec mes parents au début des années 60. Tout comme mon enfance en Espagne, ma jeunesse en Suisse a profondément marqué mon style : le mode de vie, la rigueur, la quiétude, la ponctualité et l’importance donnée à la parole. Le hasard a voulu que nous nous installions à Genève, où se trouvait Firmenich, une grande maison familiale de la parfumerie.
Mizensir est le fruit de ce parcours. C’est une marque suisse où tout est fabriqué de manière artisanale à Genève. Une marque élégante, sans ostentation ni rébellion, simplement précise, où l’essentiel reste la qualité du parfum : la recherche de l’équilibre et la quête d’une émotion sincère, sans artifices.

Question : Mizensir marrie l’élégance intemporelle à une sensibilité moderne. Comment définiriez-vous la modernité en parfumerie aujourd’hui ?
AM : C’est accepter d’utiliser ce que la modernité peut nous offrir. Au début de ma carrière j’ai commencé par l’apprentissage des molécules naturelles en tant que laborantin. J’ai obtenu une certaine expertise, mais j’attache énormément d’importance à l’utilisation les nouvelles molécules comme celles issues de la bio chimie, dans mes créations. Elles sont uniques et peuvent révéler véritablement des formules, sublimer les naturels aussi. La modernité c’est accepter d’évoluer. En travaillant chez DSM-Firmenich, j’ai la chance d’avoir accès aux molécules les plus high-tech et exclusives.

Question : Est-ce qu’il vous arrive de sentir vos premières créations et d’avoir envie de les changer ou de les réinterpréter ?
AM : Parfois j’oublie certaines de mes anciennes créations et l’on m’en reparle ou je la sens sur quelqu’un. Je ne reprends jamais une ancienne création mais parfois je reviens à l’idée de base et je retravaille dessus différemment.

Question : Y a-t-il un parfum en particulier que vous avez créé, qui capture un sens profondément personnel ou intime pour vous ?
AM : Je suis attaché à toutes mes créations. Elles représentent chacune un moment de ma vie, un moment où je me suis consacré à créer.  C’est comme demander à un parent, lequel de ses enfants il préfère ! 

Question : Après votre longue carrière, y a-t-il une matière première ou une note que vous avez envie d’explorer et de réinventer ?
AM : Vous savez, toutes les matières m’intéressent et m’intriguent encore. Même celles que je connais depuis des décennies peuvent révéler quelque chose de nouveau, d’inattendu. C’est cette passion qui me pousse à les explorer sans relâche. Au fond, ce cycle perpétuel de création ne se terminera jamais. Tant qu’on est parfumeur, on reste un explorateur passionné, toujours prêt à redécouvrir et à réinventer.

Question : Tout au long de votre carrière, vous avez créé plusieurs parfums iconiques, dont le révolutionnaire CK One. Quelles émotions ressentez-vous en sachant que votre travail a changé ou façonné la vie d’autant de personnes ?
AM : C’est une émotion très particulière. Je me sens avant tout profondément reconnaissant. Je ne pouvais pas anticiper son succès lors de la création, et sa sortie a été un véritable raz de marée. Savoir qu’un parfum que j’ai créé a pu accompagner les souvenirs ou les moments de vie de tant de personnes est un honneur immense. Je n’ai jamais cherché la gloire, seulement à transmettre une émotion sincère. Quand on me dit qu’un parfum a marqué une époque ou qu’il est devenu intime pour quelqu’un, c’est la plus belle récompense pour un parfumeur. Et c’est un parfum qui, soit dit en passant, m’a permis de devenir Maître Parfumeur.

Question : Selon vos propres mots “un parfumeur est un artiste qui interprète les émotions.” Quelle émotion est selon vous la plus difficile à traduire en parfum, et pourquoi ? 
AM : Je dirais la tristesse. C’est une émotion que je trouve très difficile à traduire en parfum, tout simplement parce que je ne souhaite pas la travailler. Mon rôle est d’apporter de la beauté, de l’émotion sincère, mais jamais d’alourdir ou d’assombrir l’âme. Je préfère éveiller la lumière et la joie, même dans les créations les plus profondes.

Question : À quoi ressemble votre processus de création lorsque vous créez une nouvelle fragrance ? Est-ce que votre approche est différente quand vous composez un parfum pour Mizensir ou pour d’autres maisons ?
AM : Mon processus créatif commence toujours par une émotion ou une image très claire dans mon esprit : un souvenir, une couleur, une lumière, une rencontre. J’aime partir de cette vision pour imaginer la formule. Cela me rappelle ma première rencontre avec le couturier Alessandro Michele, qui me parlait du souvenir du parfum de la camomille de sa grand-mère... Cet entretien avec lui m’a inspiré Mémoire d’une Odeur pour Gucci. Je compose toujours à la main, sur papier : c’est un geste essentiel pour moi, le commencement de tout. Pour Mizensir, c’est encore plus personnel : je suis totalement libre, je peux aller au bout de mes envies et de ma sensibilité, sans contrainte. Pour d’autres marques, je dois interpréter leur identité, leurs désirs, et trouver un équilibre entre ma vision et la leur. Mais dans tous les cas, l’émotion et ma passion restent au centre.

Question : Le portrait de Jean-Paul Guerlain sur Vogue a été un tournant dans votre vie. Est-ce qu’il vous arrive de réfléchir à comment votre parcours aurait été diffèrent si vous n’y étiez pas tombé dessus ?
AM : Oui, c’est vrai. Cet article dans Vogue sur Jean-Paul Guerlain a vraiment été un déclic pour moi : c’est ce qui m’a fait comprendre que derrière un parfum il y a un parfumeur et que le métier de parfumeur existait, qu’il était possible d’en faire sa vie. Rien n’était vraiment tracé pour moi. L’école n’était pas mon domaine. La seule certitude que j’avais, c’était mon envie de faire quelque chose d’artistique.

Question : En regardant votre parcours – de vos premiers jours chez Firmenich jusqu’à la création de Mizensir – qu’est-ce que vous considérez être votre accomplissement majeur, au sein de la maison ou dans votre carrière entière de parfumeur ?
AM : Je n’aime pas trop regarder en arrière. Cependant, je peux vous dire que je suis heureux d’avoir pu m’accomplir dans un métier qui est ma passion. Je me sens honoré de la confiance que Firmenich m’a accordée pendant toutes ces années, et je suis fier de l’existence de ma Maison de parfum, aujourd’hui dirigée par ma fille.

Question : Depuis votre perspective, comment l’industrie du parfum a changé au cours des décennies ? Pensez-vous que ces changements l’ont rendue meilleure ou bien l’ont dégradée ?
AM : L’industrie a beaucoup changé, c’est indéniable. Il y a eu une grande démocratisation du parfum : aujourd’hui, il est accessible à un public plus large et surtout il y a beaucoup plus de marques et énormément de lancements de produits chaque année. Il y a aussi toujours plus de nouvelles matières de synthèse, rendant accessible une palette créative plus vaste au parfumeur. 

Question : Comment envisagez-vous l’avenir de la parfumerie, surtout à une époque où l’industrie est dominée par les fast trends et le développement technologique ?
AM : La parfumerie va continuer à évoluer avec son époque. La technologie offre des outils incroyables : de nouvelles matières premières, des moyens de production plus performants et des techniques d’extraction plus respectueuses de l’environnement. L’ère des tendances rapides est avant tout une idée des services marketing. Mais malgré ces évolutions, je reste convaincu que le cœur du métier ne changera pas : il s’agit avant tout d’émotion et de créativité humaine.

Question : Quelles nouveautés sont prévues chez Mizensir ? Pouvez-vous partager des projets ou des idées à venir avec nos lecteurs ?
AM : Nous venons de lancer Ylang Spirit cet été, un parfum floral, solaire et intense, clin d’œil à la langueur des chaudes journées d’été. Vous savez, chez Mizensir, nous avons toujours beaucoup d’idées ! Il faut aussi savoir se canaliser… Bref, je ne peux pas tout dévoiler, mais je peux dire que nous travaillons sur de nouvelles créations, toujours avec cette volonté constante d’élever la qualité et de proposer quelque chose de sincère et d’authentique. Raffinement et élégance resteront au cœur de notre démarche.


Question : Quel conseil pourriez-vous partager avec les jeunes personnes qui rêvent de devenir parfumeur dans le monde d’aujourd’hui ?
AM : En trois mots : volonté, passion, travail et patience. C’est un métier qui demande du temps : pour comprendre les matières, trouver sa propre voix, développer sa sensibilité. Il faut beaucoup travailler, sentir encore et encore, ne jamais cesser d’apprendre. Mais surtout, il faut rester sincère : ne pas chercher à copier ou à plaire à tout prix, mais transmettre une émotion vraie. La technique est importante, mais c’est l’âme du parfumeur qui fait la différence.

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