REVUE DE PRESSE | LE TEMPS

Alberto Morillas: «Ma maison est aussi parfumée qu’une église orthodoxe»

Il refuse de porter la blouse blanche du parfumeur et écrit chacune de ses formules à la main. Il possède des dizaines de costumes bleu Klein, sa couleur porte-bonheur, et accorde autant d’importance à ses boutons de manchettes qu’à ses chaussettes qu’il achète toujours à Rome.

Alberto Morillas est, à l’aube de ses 70 ans, un dandy contemporain, comme on en croise peu. D’origine espagnole, il a appris en autodidacte les rouages de la parfumerie à Genève chez Firmenich dans les années 1970. Toujours fidèle à cette entreprise de création de parfums et d’arômes, il a imaginé pour ses clients certaines des plus belles fragrances de ces quarante dernières années, comme Acqua Di Gio de Giorgio Armani, Pleasures d’Estée Lauder, Flower by Kenzo et tout dernièrement Gucci Mémoire d’une Odeur.

En parallèle, ce père de trois enfants a créé avec son épouse Claudine l’entreprise familiale Mizensir spécialisée dans les bougies parfumées artisanales. L’une d’elles représentera désormais l’esprit de notre journal. Alberto Morillas a relevé le défi de retranscrire l’identité et les valeurs du Temps en odeur. Cette bougie sera commercialisée dès la semaine prochaine. Le bénéfice des ventes sera versé à Race for Water, une ONG qui œuvre à la protection des océans.

Le parfumeur Alberto Morillas dans son laboratoire chez Firmenich, à Genève,  le 6 mai dernier.David Wagnières pour Le Temps

S’il fallait résumer votre enfance en deux odeurs.

A Séville, notre maison de ville avait un patio fermé par un portail. J’y passais tout mon temps. Entre le parfum solaire de la fleur d’oranger et l’odeur fraîche de l’eau de notre puits. Ce contraste est très présent dans mes parfums.

Vous êtes la preuve que le bon goût n’est pas lié à l’appartenance sociale…

Quand on a une sensibilité, qu’on soit pauvre ou riche n’a pas d’importance. Mon père était épicurien. Il savait reconnaître un beau bleu ou un beau marron. Il portait des chaussures bicolores et mettait de l’eau de Cologne dans ses cheveux. L’un de ses premiers jobs en arrivant en Suisse était plongeur au Lausanne Palace, mais il précisait fièrement qu’il s’occupait de l’argenterie! Il voyait toujours le côté positif des choses. Ma mère portait Femme de Rochas, elle mettait des gants. J’étais un enfant unique, en costume et cravate, plutôt solitaire, élevé par mes parents âgés et ma grand-mère. Très aimés et choyés. Mon père m’appelait «mon roi».

Avec son père, lors de leur emménagement à Genève au début des années 1960.(collection privée)

Quels souvenirs gardez-vous de vos premières années à Genève?

J’ai souffert à l’école. Rien que l’odeur aujourd’hui m’indispose. C’était dur. En plus, j’étais le seul enfant étranger à Onex. Ce qui m’a sauvé, c’est que je suis devenu copain avec le fils d’une riche famille de constructeurs qui vivait comme à Hollywood dans une maison américaine plate, avec des caniches, des Cadillac, du personnel, une gigantesque piscine avec toutes les tailles de maillots de bain à disposition et des fêtes interminables.

La parfumerie n’a pas été une vocation pour autant.

J’ai d’abord essayé les Beaux-Arts. Jamais je n’aurais pensé à Firmenich. Je passais en bus devant son siège de la Jonction et n’aurais jamais imaginé y travailler un jour. C’est le portrait de Jean-Paul Guerlain dans le Vogue de ma femme Claudine qui m’a donné envie de devenir maître parfumeur. Sauf qu’on ne le devient pas comme ça si on n’est pas originaire de Grasse ou doctorant en chimie. J’ai été engagé à 20 ans dans le département de recherche scientifique où le travail consistait à étudier les essences naturelles pour les reconstituer de manière synthétique. De fil en aiguille, j’ai appris à créer des formules. L’une de mes premières notes a été vendue. Mais le chemin a été long. On m’a envoyé à New York où j’ai eu plus de liberté de création et acheté ma première et dernière Cadillac. La vraie reconnaissance de Firmenich s’est manifestée lorsque j’ai été nommé maître parfumeur en 1988.

Quelle image pourrait résumer votre approche du parfum?

Toutes mes créations ont quelque chose de fluide, d’impalpable. Il faut que le parfum se dépose sur la peau comme un souffle, un rayon de soleil. Je cherche la puissance en légèreté.

Alberto Morillas portait déjà le costume cravate enfant.David Wagnières pour Le Temps

La formule de votre ascension?

Peut-être le fait que je ne me sois jamais fixé de limites. Et que j’ai toujours revendiqué une certaine liberté d’être et de créer. Firmenich était dans les années 1970 un univers avec des codes stricts que j’ai réussi à dépasser. Je crois aussi que j’ai la capacité de capter l’âme des gens, d’entrer en relation avec l’autre, qu’il soit financier ou laborantin. Par envie d’être aimé. Je vais avoir 70 ans l’année prochaine et je continue à penser comme un enfant, à ne rien m’interdire, à chercher l’émotion dans tout ce que je crée.

Comment est-ce de vivre avec plus de 500 créations de parfum dans la tête?

Beaucoup d’émotions. Quand je les sens dans la rue, je me retourne pour voir les traits, l’allure, de la personne qui les porte. Si le sillage est lourd, j’évite, par peur de tomber sur un pull angora rouge et un visage trop maquillé. Parfois, en croisant un chef-d’œuvre comme Shalimar de Guerlain qui date de plus vingt ans, je m’étonne de l’intemporalité des parfums. Je redécouvre certains de mes parfums sur les autres aussi. En rentrant chez moi récemment, j’ai embrassé ma femme, en cachemire blanc, assise au salon, il y avait du soleil. Elle sentait si bon. Je lui ai demandé ce qu’elle portait. C’était Bloom de Gucci, l’une de mes dernières créations! Les beaux parfums ont toujours un mystérieux pouvoir de séduction.

Se parfumer, est-ce tout un art?

Bien sûr. Dans les cliniques privées et les boutiques de luxe, les gens sentent presque toujours bon. Ils connaissent l’importance des senteurs qui parfont l’allure et rassurent d’une certaine manière. J’aime notamment la collection Hermessence d’Hermès ou les fragrances Bulgari qui parfument tout en légèreté. L’empreinte olfactive est discrète, chic.

Certains parfums sont plus invasifs que d’autres…

Oui, à une époque, les parfums trop capiteux étaient interdits au personnel de certains restaurants gastronomiques new-yorkais. La manière dont on se parfume dit beaucoup de nous. Les femmes et les hommes qui ne se sentent plus sont les plus dangereux. Ils en mettent une tonne. Le bon goût implique de se parfumer très délicatement, un pschit ou deux. Certains symboles comme le sac à main sont devenus presque aussi forts que le parfum. Mais cela n’a pas toujours été le cas! Il y a vingt ans, on se parfumait beaucoup sous un manteau de vison pour aller au théâtre.

Avec sa mère.(collection privée)

Vous êtes très fidèle en amour, en amitié, à Firmenich, à la commune de Vandœuvres depuis quarante ans…

Peut-être par peur de l’insécurité. Je suis un anxieux au fond. La stabilité me rassure. Je n’improvise jamais. Je vais toujours dans les mêmes boutiques, les mêmes hôtels et restaurants quel que soit le pays. Ces repères me calment et font en sorte que mon esprit reste toujours ouvert pour la création. Par contre, la vraie amitié de cœur, je mets du temps à l’offrir. J’ai peur d’être déçu, et si on me déçoit je peux ignorer la personne sur trois générations.

En dehors de votre laboratoire, cherchez-vous à faire le vide ou au contraire à vous entourer d’odeurs?

Chaque pièce de ma maison de Vandœuvres est parfumée différemment. On se croirait dans une église orthodoxe. Même les chiens sentent bon. Je change matin et soir. Je dors parfumé… Toujours de mes créations.

Votre nez vous rend-il service ailleurs qu’en parfumerie?

En général, je me mets en mode zéro pour arrêter de sentir. Les seules odeurs que je perçois malgré moi sont l’urine et le feu. Et cela a été salvateur lors d’un vol Genève-New York, peu après le crash du vol Swissair 111 que je prenais trois fois par mois. Je suis confortablement installé. On commence à traverser l’Atlantique. Tout à coup, je me dis «aïe est-ce que cela va être mon tour?». A la seconde, je vois les hôtesses enlever leurs chaussures, prendre des lampes de poche et partir dans la soute à bagages. Je leur fais signe que cela vient d’en bas! Elles courent voir le commandant. Il m’appelle et me dit que Zurich veut me parler. Par téléphone, je leur décris ce que je sens: un sèche-cheveux en surchauffe, pas d’odeur de fumée. Ils en déduisent que cela doit être le chauffage pour la soute à animaux. Ils l’arrêtent. L’odeur disparaît peu après. Les bêtes ont dû avoir froid!

Il reçoit le Prix de la ville de Paris en compagnie de Michel Missoffe, PDG de Firmenich Paris à l’époque, et de ses deux fils. (collection privée)

Aujourd’hui tout a une odeur. De plus en plus de boutiques et d’hôtels ont un parfum d’ambiance. Vous êtes régulièrement mandaté par des entreprises pour imaginer leur signature olfactive, soit une fragrance identitaire créée sur mesure. Comment expliquer cette nouvelle dimension volatile du parfum?

Depuis une dizaine d’années, le développement du marketing olfactif prouve que l’odeur joue un rôle dans l’expérience positive ou négative d’un lieu, que ce soit un spa, une boutique ou un hôtel. Dans ce sens, les entreprises cherchent à associer leur image à une odeur distinctive qui incarne leur valeur, leur histoire, comme ce peut être le cas d’une banque ou d’une marque horlogère. J’ai par exemple imaginé celle des magasins Bongénie, en alliant l’odeur des bois précieux à celle du pain toasté qui suscite une émotion, comme une madeleine de Proust.

Quelles ont été vos pistes pour imaginer l’odeur du «Temps»?

Je suis parti dans deux directions identitaires parallèles. D’abord sa dimension historique de journal papier de référence, sérieux, fiable, avec des notes boisées veloutées qui se veulent rassurantes, sereines. Ensuite, j’ai voulu évoquer l’ère digitale, high-tech, audacieuse et innovante, du journal avec un faisceau lumineux de molécules de synthèse type Calone, plutôt fraîches, fusantes, florales.

Ces molécules sont l’une des forces technologiques de Firmenich.

Oui, nous sommes les leaders de ces pépites que nous gardons «captives». Notre palette d’ingrédients est unique au monde! Elle va des notes naturelles les plus authentiques jusqu’aux innovations les plus pointues en biotechnologie, en passant par la synthèse durable; le tout pour assurer des créations biodégradables, avec beaucoup de naturalité. Elles sont réservées aux parfumeurs de Firmenich, nous ne les partageons qu’avec les grandes maisons de luxe qui ont des parfumeurs intégrés. Elles permettent de faire évoluer la parfumerie et de créer des émotions nouvelles. L’écriture prend une autre dimension avec notamment toute une palette de notes aquatiques, musquées, santalées ou pralinées. Sans elles, la parfumerie serait restée d’une tristesse!

Le parfumeur Alberto Morillas dans son laboratoire chez Firmenich Geneve le 06.05.19 © David WagnièresLe parfumeur Alberto Morillas dans son laboratoire chez Firmenich Geneve le 06.05.19 © David WagnièresDavid Wagnières pour Le Temps

Questionnaire de Proust

Une senteur matinale enivrante?

Le café. Même si je regrette l’uniformisation du goût depuis l’avènement des capsules, je trouve l’expérience de l’élixir parfait magique. Mais l’odeur de café qui flotte déjà dans l’air me gâche tout le plaisir. Je mets le réveil à 6h30 pour être le premier à m’en faire un.

Les notes de musique qui éveillent vos sens?

Celles de Mozart, en toutes circonstances. J’y retrouve la fluidité de ma parfumerie.

L’espace chez vous que vous trouvez le plus ressourçant?

La terrasse de notre chalet qui donne sur les cimes, des Aravis au Mont-Blanc. Contrairement à la vallée, elles me tirent vers le haut. J’aime les vues sans fin, le ciel, la mer, si possible avec un point de repère, un nuage, un voilier, sinon c’est le gouffre.

Votre pire cauchemar?

La dernière grippe qui m’a fait perdre l’olfaction. Après trois jours de dépression, je l’ai retrouvée, j’étais comme un chien, les yeux fermés, flairant le plus loin possible.

Une odeur qui vous incommode?

Le fumet du barbecue des autres. Quand on est dans le jardin en été, après le dîner, en pleine contemplation des fleurs, et que les voisins grillent des sardines… cela me gâche la soirée!

Un pays où vous pourriez créer un nouveau parfum?

Le Rajasthan. Je séjourne dans un somptueux palace. Même les plus démunis sont beaux. Les femmes balaient la rue en sari coloré. Plus que des odeurs ce sont des émotions qui m’inspirent, une sorte de sérénité, même si ça klaxonne tout le temps, partout.


Profil

1950 Naissance à Séville, en Espagne.

1960 Installation avec ses parents à Onex, dans le canton de Genève.

1970 Il entre chez Firmenich comme laborantin dans le département de chimie.

1981 Il crée Must de Cartier, premier parfum qui marquera sa carrière.

1990 Médaille de la ville de Paris.

1999 Avec son épouse Claudine, il fonde la marque Mizensir à Genève.

2003 Il reçoit le Prix François Coty du meilleur parfumeur.

2019 Premier parfumeur à recevoir trois Lifetime Achievement Awards, le consacrant comme le parfumeur de sa génération.

 

Ecrit par Emilie Veillon - Le Temps

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